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Bassin du lac Tchad : L'Islam tolérant menacé par la violence ?

Panel abstract
Le bassin du lac Tchad a toujours été un carrefour entre l'est et l'ouest et entre le sud et le nord, reliant ainsi différentes façons de penser, différentes cultures et différentes religions. La longue histoire d'échanges avec le monde islamique de la péninsule arabe, du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest a donné forme à plusieurs façons d'exprimer et de vivre les croyances et pratiques religieuses principalement basées sur la tolérance et la cohabitation.
Ces dernières années cependant, les nouveaux extrémismes religieux à l'instar par Boko Haram ont eu des effets destructeurs sur la région, ont détruit des structures locales et transfrontalières, ont forcé des millions de personnes à fuir leurs domiciles et a poussé des pays tel que le Nigéria, le Tchad et d’autres dans une guerre contre le terrorisme religieux. Parallèlement, légèrement plus au sud, la guerre centrafricaine tend également à s’inscrire dans un conflit religieux. Globalement, jusqu'à présent connu pour une zone de cohabitation des religions, le bassin du lac Tchad est devenu une région de conflits. Chaque pays riverain du Lac doit faire face à une présence de plus en plus forte de réfugiés et de déplacés.
Le panel visera à explorer le passé et le présent du bassin du lac Tchad sur le plan religieux, en particulier les échanges et connexions locaux et internationaux entre les savants et les leaders islamiques. Il étudiera par ailleurs les récents développements des extrémismes et des conflits religieux.
L’Islam traditionnellement tolérant est-il capable d’offrir des alternatives de paix dans une région déchirée par les conflits et les migrations ? Les acteurs et réseaux religieux internationaux influencent-ils le développement ? Les politiques des Etats ont-elles des répercussions sur les conflits actuels ? Les chercheurs sont invités, à partir d'études de cas, à présenter des analyses historiques et contemporaines de ces questions.

Time: Thursday, 28/06/2018, 4.30 - 6.30 pm
Venue: Hörsaalgebäude, HS 16

Convenor
Helga Dickow (Arnold Bergstraesser Institute, Freiburg)

Panellists
Sali Bakari (Ecole Normale Supérieure, N’Djamena, Chad)
Benjamin Eric Bityili bi Nleme (University of Hamburg)
Ladiba Gondeu (University of N’Djamena, Chad)
Cécile Petitdemange (University of Geneva, Switzerland)

Discussant
Ladiba Gondeu (University of N’Djamena, Chad)

 

Paper abstracts

Sali Bakari
L’approvisionnement en armes légères de la secte Boko Haram: acteurs et circuits

Crée par Mahamat Yusuf, la secte Boko Haram étend son réseau de trafic d’armes à travers divers acteurs et circuits. Avec une trajectoire résultant d’une intrication des facteurs, le Tchad accumule des variables militaires aux effets stratégiques débouchant sur la présence d’une logistique importante échappant au contrôle étatique, illustration d’une cristallisation régressive de construction étatique accréditant la thèse d’un trafic d’armes du ou à travers ce pays. Des concepts et des théories allant de la criminalisation de l’Etat, de mondialisation inversée jusqu’à la terminologie impropre d’Etat voyou en passant par les notions de garnison-entrepôt et/ou d’économie insurrectionnelle, ont permis d’aller au-delà d’une approche dichotomique pour approfondir la question des représentations et pratiques parcourant ces zones rouges, serviront de base à notre propos. Ce travail démontre que le système économique informel (- a acteurs) va se servir du phénomène de Boko Haram pour booster les flux et reflux d’échanges (- b circuits) et le positionnement des ténors de cette économie par le biais d’un aggiornamento aussi mercantiliste soit-il (- c stratégies).

Benjamin Eric Bityili bi Nleme
Insécurité transfrontalière dans le bassin du Lac Tchad

Depuis un certain temps, la sécurité des Etats riverains du lac Tchad est mise à rude épreuve par les actes terroristes Boko Haram. Avec pour épicentre le Nord- Est du Nigeria à ses débuts, ces zélotes ont par la suite étendu leur champ d’action à d’autres localités nigérianes. Dans sa dérive terroriste internationale, Boko Haram s’attaque aux Etats tchadien, nigérien et camerounais. Au regard de ses activités, l’on s’interroge sur les visées de ce groupe terroriste. A ce groupe salafisme djihadiste, le Cameroun et le Tchad font également face aux rebelles de la Séléka, une coalition ethnique à coloration religieuse active dans les régions Nord et Est de la Centrafrique. Dans un contexte marqué par l’incapacité de ces Etats à remplir leurs missions régaliennes, l’on peut s’interroger sur les conséquences des dimensions discursives et des œuvres sociopolitiques de ces groupes « religieux ». Ce dont on est sûre est que les activités desdits groupes islamiques ont de lourdes conséquences politiques, économiques et sociales sur ces Etats. Dans une analyse critique, en dehors des idéologies défendues par ces groupes islamiques comme terreau de la violence dans le bassin du lac Tchad, notre communication mettra également en exergue d’autres facteurs conflictogènes de cette région, les conséquences de ces violences ainsi que les actions engagées pour les y endiguer.

Ladiba Gondeu
Insurrections islamistes dans le bassin du Lac Tchad: entre mobilité et permanence

L'actualité internationale traitant des insurrections djihadistes en Afrique au Sud du Sahara laisserait supposer que l'Islam dans cette partie du monde, longtemps tolérant et pacifiste, se serait progressivement radicalisé ou en butte à des forts courants de contestations radicalistes. Qu'en est-il exactement? L'Islam soufi, jadis la norme dans cette aire, serait-il subitement en danger ou en profondes mutations, et sommé, plus que de se réformer mais davantage de s'adapter au contexte changeant de son environnement immédiat et international? Comment à partir du cas tchadien parvenir à construire un discours sur la mobilité travaillant les territoires du croire islamique dans le bassin du lac Tchad? Cette communication vise à comprendre les divers courants en action à l'intérieur de l'islam tchadien et comment ces courants, en contexte des conflits à relents religieux, induisent des changements des paradigmes dans la gestion du vivre ensemble au Tchad. Elle analysera les dynamiques de l'islam tchadien avant et pendant les crises à caractère politico-religieux occasionnées par les insurrections djihadistes islamistes du bassin du lac Tchad; tout comme les nouvelles perspectives qui se dessinent, en termes à la fois de l'inscription dans la durée de l'islam dit traditionnel tchadien face aux autres courants qui le questionnent, et de sa volonté de faire sa mue pour mieux résister et se perpétuer malgré tout.

Cécile Petitdemange
Enjeux politiques autour de représentations islamiques plurielles, perspectives tchadiennes

Crispation moins religieuse que politique, la surinterprétation du renouveau islamique relevant dans nombre de cas, d’une opération de consolidation ou de sauvetage du pouvoir local. Au Tchad cette consolidation, par le biais du champ religieux s’opère au nom de la défense et/ou de la préservation des intérêts « des gens de Bamina », noyau constitutif du Mouvement Patriotique du Salut (MPS) auxquels se sont joint d’autres acteurs de la sphère confessionnelle impliqués dans l’épopée guerrière ayant permis de vaincre l’ancien régime. L’utilisation de l’argument terroriste religieux est à donc à penser comme un instrument utilisé par le pouvoir tchadien dans sa politique du bâton et de la carotte lui permettant de se maintenir en équilibre, fut-ce un jeu dangereux. Illustration empirique déclinée au domaine religieux d’un art de gouverner proprement tchadien, « qui consiste à manipuler des rapports de forces militaires et économiques » ; nous ajoutons ici religieux, « et à susciter la crainte ». Or une telle politique produit et alimente à un niveau infra un certain conflit intra-islamique. Puisant ses représentations de la violence islamiste à la fois dans un stock culturel endogène, et au sein d’un espace international saturé par ce type de représentations, le Conseil Supérieur des Affaires Islamiques institution officielle en charge de l’islam, reprend sans distinction les qualificatifs de wahhabite, Boko Haram ou terroriste, pour les assigner aux ulémas de tendances salafistes. Cette expérience de l’arbitraire et de la violence au sein du champ musulman pourrait ainsi faire figure de prolégomènes à une certaine radicalisation politique voir sectaire de ses fidèles. Une partie des musulmans, « au travers d’un discours qui leur déni tout accès à l’universel » se voyant incriminée et criminalisée « non pour leurs actes, mais du seul fait de leur « être ».